Éditer
Militer





Sol Nis (Soline Guigonis)


mémoire DNSEP 2020-2021

Comment les éditeurices militent
Comment les militant·es éditent


introduction
1 - les éditions des femmes
2 - zines militants : Polyvalence / PD la Revue
3 - les collages féministes
4 - la langue inclusive
conclusion / remerciements
bibliographie commentée
télécharger le PDF imprimable

dirigé par Alice Laguarda
DNSEP option design mention éditions
ésam Caen/Cherbourg
contact / instagram

Sol Nis · ÉDITER/MILITER – Chapitre 3 : les collages féministes

les collages
féministes

sources / pour aller plus loin / musiques / transcription

sources -

EXTRAITS SONORES

Marinette – Femmes et féminisme (Marine Perrin), mise en ligne le 22/02/2020, « La sororité, arme politique – ft. les colleuses », vidéo, 6min16sec, YouTube.

Lisa Giroldini, mise en ligne le 03/02/2020, « Collages féministes : « Leur grenelle, c’est du foutage de gueule ! » », podcast L’actu des luttes, reportage pour Radio Parleur.

S. Goldstein, B. Robin, R. Monjanel, mise en ligne le 23/11/2019, « France : qui sont « les colleuses » ? », reportage télévisé pour TV5MONDE Info, Youtube

LIVRE

Isabelle Alfonsi, Pour une esthétique de l’émancipation, chap IV, p. 117 à 125

ARTICLES
(attention, les articles suivants abordent les sujets relatifs aux féminicides et aux violences sexistes)

France Info, 26/02/2020, « Des affiches et des messages dénonçant Roman Polanski collés cette nuit sur la façade du siège de l’Académie des César à Paris », franceinfo.fr

Lola Breton, 10/07/2020, « Les «colleuses» de l’Essonne affichent leur colère contre le nouveau gouvernement », leparisien.fr

Cécile Bouanchaud, 14/09/2019, « « Aux femmes assassinées, la patrie indifférente » : les « colleuses » d’affiches veulent rendre visibles les victimes de féminicides », lemonde.fr

Graphéine, 08/03/2020, « Le branding d’un mouvement social : les collages Anti-Féminicides. », grapheine.com

Jeanne Daucé, « «Céder n’est pas consentir», «Aimer n’est pas tuer» : de nouveaux collages féministes au Mans », France Bleu Maine

Yassine El Azzaz, 25/05/2018, « Brut : « Nous nous apprêtons à lever 10 millions d’euros » », lemonde.fr

Ségolène Forgar, 07/09/2019, « Marguerite Stern, la militante derrière la campagne choc qui dénonce les féminicides », madame.lefigaro.fr

Camille Miloua, 12/02/2020, « Collages contre les féminicides : les violences au pied du mur », maze.fr

Caroline Girardon, 06/11/2019, « Lyon : Après l’interpellation de quatre militantes, une nouvelle action choc pour dénoncer les féminicides prévue samedi », 20minutes.fr

pour aller plus loin -

SUR LES COLLAGES

Quelques comptes instagram de collages :
@collages_féminicides_paris
@collages_féministes-villages
@collages.afrofeministe
@la_rue_est_aux_pxtes
@collages_feminicides_internet
@collages_maison

Outil de collage numérique

Thread Twitter de Marguerite Stern sur le transactivisme, 22/01/2020 (attention, propos transphobes)

Lauren Bastide, 24/11/2020 « Notre colère sur vos murs (Documentaire) », La Poudre (hors-série), Nouvelles Écoutes, podcast, 68min

SUR LE RAPPORT JOURNALISME/MILITANTISME

Alice Coffin, Le Génie Lesbien, 2020, Grasset

Victoire Tuaillon et Camille Regache, 19/11/2020, « Pourquoi l’info va mâle » avec Alice Coffin, Les Couilles sur la Table X Camille, Binge Audio, podcast, 44min

Clara Garnier-Amouroux, 2019, « Le paradoxe des journalistes » (5 épisodes), Injustices (saison 1), Louie Média, podcast, 96min

SUR LE FÉMINISME TRANS-EXCLUANT

La vie en queer, 24/06/2018, « Transphobie dans le mouvement féministe », lavieenqueer.wordpress.com, article de blog

Julia Serano, 27/06/2017, « Debunking “Trans Women Are Not Women” Arguments », juliaserano.medium.com, essai

musiques -

Chilla, Balance ton porc, 2018, Suther Kane/Millenium/Capitol

Amélie-les-Crayons, Les saintes, in Jusqu'à la mer, 2012, Neômme

Performance colectivo Las Tesis "Un violador en tu camino", 2019

Fréhel, La môme catch-catch, 1938

Aloïse Sauvage, Omowi, in Dévorantes, 2020, Initial Artist Services

Annie Cordy, Mon CRS, 1977, CBS

Bande Organisée Version Féminine, ft. Saaphyra, Veemie, Tehila Ora, Lil So, Ladyland, Léna Morgan, Mina West, Mely, 2020

transcription -

TV5 Monde Info, « France : qui sont « les colleuses » ? », 23/11/2019

Journaliste : Des jeunes qui se rencontrent parfois pour la première fois autour d’un même combat : agir contre les violences faites aux femmes. Avec des mots, les leurs, peints lettre après lettre, noir sur blanc, qu’elles iront ensuite coller dans la rue.

Le mouvement existe en France depuis septembre 2019 et a pris très rapidement une ampleur nationale. Aujourd’hui, les groupes de collages ne se comptent plus. On en trouve à Paris, d’où le mouvement est parti, en banlieue, à Rennes ou Nancy, en Corse ou à Brive-la-Gaillarde, en Guyane et dans les villages. Ils s’appellent alternativement « collages féminicides » ou « collages féministes ». Pour en avoir un aperçu si vous ne savez pas de quoi je parle, vous pouvez chercher « collages » sur Instagram, ça devrait aider.

Les slogans se sont d’abord concentrés sur l’urgence sociale qui a donné son nom au projet : les féminicides. Les objectifs sont multiples et étroitement liés : honorer la mémoire des mortes dont le système judiciaire semble se désintéresser ; sensibiliser le public au systémisme de ce problème ; faire entendre des revendications au pouvoir en place, via la sphère médiatique.

Au fil des mois, les messages affichés se sont diversifiés, pour couvrir plus largement les questions des violences systémiques. Des groupes indépendants se sont formés pour adresser d’autres oppressions spécifiques comme la putophobie ou le racisme, dans un esprit intersectionnel.

Les collages font preuve d’une grande créativité et réagissent à l’actualité. Les militant·es ont organisé des évènements spécifiques lors de la sortie du dernier film de Polanski en novembre 2019, ou lors de la nomination au gouvernement d’un ministre accusé d’agression sexuelle en juillet 2020.

réappropriation de l’espace

Comme le MLF dont on a parlé dans le premier épisode, les collages sont des actions qui revendiquent la non-mixité choisie ; ici, cela signifie des actions sans hommes cisgenres. Dans les faits, on trouve parfois des hommes cis dans les groupes de collages, notamment dans les villes plus petites où les effectifs sont plus réduits.

La militante Marguerite Stern est désignée par les médias et par elle-même comme l’instrigatrice du mouvement. Elle est citée à ce sujet dans Le Monde :

Favorable à la mixité pour certaines actions, elle estime que, pour une telle initiative qui « engage les corps des femmes dans la rue », c’est à elles « d’aller coller et de tenir elles-mêmes les rênes de leur propre lutte ».

Pour cette raison, on a eu l’habitude de genrer les activistes au féminin général, en disant automatiquement « les colleuses ».

De plus en plus de voix s’élèvent contre cette vision cisnormative. Le mouvement est investi par les minorités de genre et la visibilité des luttes queers est revendiqué par ses militant·es.

Pour être honnête : c’est pas si simple que ça. On en reparlera plus tard dans l’épisode.

En tout cas, le principe de non-mixité est aussi nécessaire et politique aujourd’hui qu’en 1970.

Alors que les agressions envers les femmes et les minorités de genre sont de plus en plus dénoncées, de nombreuses personnes ayant participé aux collages témoignent de l’assurance que donne cette expérience.

Marinette - Femmes et féminisme (Marine Perrin), « La sororité, arme politique ft. Les colleuses »

On est dans la rue, la rue c’est un terrain d’homme, c’est un terrain dans lequel en tant que femme on se sent très vulnérable quand on est seule. L’expérience, du coup, de la rue et l’expérience de l’espace public est totalement différente quand on est en groupe de femmes. On se sent très très puissante et cette puissance-là qu’on ressent pendant les collages, après on l’emporte avec nous pour le reste de notre vie, enfin pour notre quotidien quand on est seule, ça change absolument le rapport qu’on a aux autres, à soi dans la rue, aux hommes... En tout cas pour moi ça a beaucoup changé oui.

En miroir, les spectateurices absorbent cette puissance en rencontrant les collages. En plus du messages, ielles sont face à une trace de cet espace de pouvoir et de vie dans lequel ielles peuvent se projeter, un espace nouveau qui les inclut.

C’est hyper enivrant de voir qu’en fait on est entourée de femmes qui sont en colère et qui sont prêtes à se battre pour leurs droits. Moi c’est ces rencontres-là que je vais retenir sur les collages, c’est le fait d’avoir vraiment un réseau maintenant, et d’avoir une sororité. [...]

Même si on est pas ensemble physiquement tout de suite, on veille les unes sur les autres, on veille sur les femmes qu’on connaît pas, on veille sur les autres femmes qui font partie aussi des collages, enfin il y a une sororité à différentes échelles qui fait partie de notre dispositif. C’est un outil politique.

En choisissant la ville comme espace de publication et d’expression, les colleureuses font l’expérience d’une ville nocturne dans laquelle ielles sont à leur place.

l’affiche comme publication

Car c’est bien de publication que nous parlons ici. L’espace public et ses murs a été investi historiquement par les minorités et pour les luttes sociales ; c’est-à-dire, par celles et ceux qui n’avaient pas accès aux circuits institutionnels de la publication. On pense bien sûr aux pancartes, aux affiches ou aux autocollants qui fleurissent les manifestations. Le graffiti est né en même temps que les murs. Son usage moderne est apparu dans les quartiers marginalisés de New-York ; les habitant·es tagguaient leur blase pour imposer leur existence aux yeux de toustes.

La pratique de l’affichage a une longue tradition dans les luttes féministes et queer : en voilà quelques rapides exemples.

La protoféministe officielle de France, Olympe de Gouge, collait au XVIIIe siècle ses pamphlets colorés pour les droits des citoyennes aux murs de Paris. Aux États-Unis, durant le XXe siècle, on compte de nombreux groupes artistes-activistes LGBTQIA+ qui se sont approprié l’affiche, comme Gran Fury ou Felix Gonzalez-Torres. L’artiste Jenny Holzer projette depuis les années 1970 des messages féministes en extérieur.

DIY

Par définition, un mouvement est informel. Dès l’origine, les groupes de collages sont décentralisés et horizontaux. Chaque groupe partage avec les autres son nom et son mode d’action, mais personne ne rend de compte à personne. Chacun·e est libre de prendre papier, peinture et colle et d’aller afficher les slogans de son choix dans l’endroit de son choix. D’ailleurs, on trouve de nombreux tutoriels disponibles sur les comptes Instagram dédiés. Tous les aspects pratiques sont abordés pas à pas : quelle peinture utiliser, comment trier les feuilles, quelle colle acheter ou comment en fabriquer, sur quels murs coller, jusqu’au risques juridiques encourus.

C’est un mode d’édition « Do It Yourself ». Dans les années 90 à San Fransisco, le groupe Akimbo fonctionnait sur le même principe et distribuait de main en main des manuels de guerrilla urbaine. De la même manière, le mouvement des collages est un réseau visuel et idéologique sans leader (là encore, malgré ou grâce aux dissentions qu’on verra tout à l’heure). L’anonymat est de mise, parce que la dégradation de bien public est un délit, et parce que le message doit rester collectif. Les collages sont ancrés dans leur espace, mais résonnent avec ceux de l’autre bout du pays. Les militant·es s’identifient au collectif et le collectif aux militant·es. L’expérience qu’ielles racontent est la leur propre, mais elle est identifiable à l’ensemble du mouvement.

la forme

La forme prise par les collages est d’abord dictée par l’économie de moyens : des feuilles A4 qui portent chacune une lettre peinte en noir ; elle est complètement subordonnée au mode d’action. Malgré, ou peut-être grâce à ça, elle est extrêmement efficace ; les acteurices culturelles qui sympathisent avec le message ne manquent d’ailleurs pas de l’admirer. Je vous conseille à ce titre un article du blog Graphéine, qui parle des collages sous l’angle du graphisme et de la communication.

Les slogans ont un aspect visuel qui est très frappant et surtout, qui est toujours reconnaissable. Quand on croise un collage, on sait avant même de lire la phrase qu’il s’agit d’un collage féministe, alors qu’ils ne sont jamais collés par les mêmes personnes. Ainsi, chaque collage participe à renforcer la présence visuelle de la lutte, et forme avec les autres un réseau dense et cohérent.

La forme de l’affiche correspond à une pratique de l’édition immédiate. J’utilise immédiate au sens premier : il n’y a aucune médiation, aucun intermédiaire entre la personne qui colle et la personne qui lit le message. La forme du slogan est un exercice d’écriture complexe, qui demande d’être explicite et marquante ; il doit être le plus court possible, pour répondre aux besoins techniques d’un collage rapide. S’il est trop court, il risque de perdre de sa clarté ; s’il est trop explicite, il risque de perdre de sa force. Le choix des mots et des tournures dépend directement du public visé, qui varie selon les messages : les passant·es, les dirigeant·es, les victimes, les coupables, les camarades féministes, les opposant·es à la cause... Les colleureuse ont exploré toutes les pistes en même temps. Ielles ont collé des slogans particulièrement longs, qui racontent l’histoire d’une amie ou d’une colleuse. Ielles ont inventé de nouvelles façons d’allier interpellation visuelle et information. Ielles ont choisi stratégiquement les endroits de collage en dialogue avec le message collé.

Face à un pouvoir qui reste sourd aux revendications féministes, face à un espace éditorial et médiatique encore et toujours dominé par les hommes blancs, cis, quinquagénaires, hétérosexuels et aisés, où l’on programme encore et toujours des débats sans inviter une seule femme, une seule personne queer ou racisée même quand les sujets les concernent directement, investir l’espace public pour y écrire ses revendications aux yeux de toustes me paraît un choix plus que légitime, si ce n’est nécessaire.

le traitement médiatique

D’un point de vue éditorial, le traitement qu’a connu ce mouvement dans les médias français me paraît un exemple très intéressant. Auparavant, les médias traditionnels traitaient les sujets féministes dans leur rapport à l’actualité – ce qui est encore souvent le cas, les collages en sont un exemple. Depuis quelques années, les questions de justice sociale connaissent un essor qui est directement lié à leur médiatisation : les médias, sentant l’intérêt du public pour ces thématiques, écrivent à leur sujet ; en retour, le public s’y sensibilise et est plus nombreux à vouloir lire dessus. Les médias vont donc avoir de plus en plus tendance à considérer les sujets sociaux comme des sujets d’intérêt général. On peut voir ça comme un cercle vertueux.

À mon sens, cela est directement lié à la révolution que le numérique a opéré dans notre accès à l’information, notamment avec l’utilisation des réseaux sociaux comme portail d’accès. Les contenus restent dans leur majorité produits par de grandes institutions, qu’elles soient établies depuis des années (presse écrite, radio, télévision) ou qu’elles soient nées récemment et totalement adaptées à ces nouveaux supports ; mais, comme la consommation de ce contenu s’est déplacée dans la sphère numérique, les rédactions ont moins de pouvoir sur la hiérarchisation et la circulation de l’information. Pour simplifier, on ne lit pas l’article parce qu’il est en une, mais l’article partagé par tel·le ami·e, tel·le influenceur·euse. De nouvelles sources d’information, qui éditent uniquement sur Internet et proposent une forme totalement adaptée au partage sur les réseaux, ont profité de ce changement de paradigme pour s’approprier tout une part de l’attention des lecteur·ices/internautes.

parenthèse : infotainment et justice sociale

Je vais en profiter pour faire une petite parenthèse sur les nouveaux médias de l’information, calibrés pour les réseaux sociaux qui ciblent principalement ma génération. Pour cela, je vais prendre l’exemple du média français Brut.

Inspiré de ses grands frères internationaux Buzzfeed ou AJ+, il inonde depuis sa fondation en 2016 les réseaux de ses vidéos en format court et carré qui font désormais office d’archétype. J’ai déjà vu probablement des centaines de ces vidéos, mais j’ai visité le site qui les héberge pour la première fois en écrivant cet épisode. La présentation indique avec à propos « partagez l’info ». Brut s’éloigne de ses consorts en se revendiquant un média d’information engagée, et pas d’infodivertissement.

Le choix des sujets de « l’écologie, du féminisme et des luttes contre les discriminations » dont se revendique Brut est évidemment aussi engagé qu’économique. La diffusion par Facebook principalement implique un modèle économique différent de celui par exemple de la télévision. Ce qui est important, c’est de générer du flux, c’est-à-dire d’aider à la diffusion d’une vidéo non seulement par le partage (décision humaine) mais aussi par la reconnaissance de l’algorithme ; pour que l’algorithme recommande le contenu à un public plus large, il faut que la vidéo génère de l’activité, principalement des commentaires, quel qu’en soit le contenu. On voit en quoi les sujets sociaux, extrêmement polarisants, sont une mine d’or dans cette optique. Ils attirent autant les sympathisant·es que les détracteur·ices, en particulier les consommateur·ices actifs d’internet, sa minorité bruyante. À chaque bout du spectre idéologique, les internautes réagissent au contenu, puis aux commentaires, dans un flux tendu qui se nourrit lui-même et qui propulse inlassablement les vidéos dans les tendances ; l’algorithme et les investisseurs sont ravis. D’un point de vue économique, c’est imparable. D’un point de vue féministe (et militant), c’est l’assurance de tomber toujours en commentaires sur des saillies violemment déshumanisantes, insultant souvent personnellement la personne filmée ou celles qui la soutiennent.

Fin de l’analyse et de la parenthèse.

une surmédiatisation du militantisme

J’en reviens donc aux conséquences de ce changement de statut. Cette nouvelle façon d’aborder les sujets sociaux secoue aussi les milieux militants.

Là encore, le mouvement des collages apporte un exemple très parlant.

En janvier 2019, Marguerite Stern publie une série de tweets en réaction à un collage queer, où elle dit regretter la place prise par les questions trans dans les milieux féministes, qu’elle analyse comme une tentative de sabotage masculine. Plusieurs groupes ont alors publiquement pris position pour l’inclusion active des luttes queers, et trans en particulier, à leur militantisme, faisant ainsi sécession de celle que les médias ont propulsée créatrice du mouvement.

L’opposition idéologique entre le féminisme universaliste, que revendiquent par exemple les FEMEN dont Stern a fait partie, et la tendance inclusive et intersectionnelle d’autres féminismes, n’est pas nouvelle ; comme on l’a vu dans l’épisode sur les éditions Des Femmes, le MLF était déjà traversé de contradictions semblables dès les années 70. Si Stern ne se déclare pas héritière de l’essentialisme d’Antoinette Fouque, elle n’en est finalement pas si éloignée quand elle décide que l’oppression des femmes trouve sa source dans la différence biologique entre les sexes, ce qui revient pour elle à dire que les femmes cis sont oppressées parce qu’elles ont un utérus, et dont elle conclue que les femmes trans sont des taupes envoyées par l’oppresseur pour saper la lutte féministe de l’intérieur. Ce sont les arguments d’une branche du féminisme minoritaire mais très bruyante que l’on appelle en anglais Trans-Exclusionnary Radical Feminism, ou TERF.

Je ne vais pas travailler ici à démonter cette rhétorique, d’autres l’ont déjà fait bien mieux que moi. Ce qui m’intéresse, c’est de voir que ce débat a désormais pris place dans l’espace médiatique public, alors qu’il est selon moi intracommunautaire par essence. Il atteint dès lors un public qui n’a pas totalement les clefs pour le comprendre, parce que sa couverture médiatique est parcellaire, et parce que ses enjeux sont éminemment complexes.

Il me semble que les médias traditionnels sont en partie blâmables. Ils investissent ces sujets sans souvent étudier leurs enjeux avec assez de profondeur et sont rarement impartiaux. Les journaux qui y ont consacré un sujet avaient souvent fait auparavant le portrait de Stern dans leurs pages.

À ce titre, je trouve Stern assez culottée d’estimer que les questions trans étouffent les débats féministes, alors qu’elle seule a eu dans cette affaire des tribunes aussi médiatiques (que je ne vais pas citer ici) ; et que les groupes féministes les plus connus et médiatisés (que je ne vais pas citer non plus) souscrivent à un universalisme qui, dans les faits, se traduit par de l’islamophobie, de la putophobie et désormais de la transphobie.

Même sans prises de position aussi claires, la plupart des assos sont fondées et peuplées par des femmes cis (et hétéro). Logiquement, elles ne mettent pas les questions queer au centre de leurs actions, et on ne leur demande d’ailleurs pas de le faire ; mais elles restent de fait hétéro et cis-normatives, et ce sont les plus visibles.

la réception par le public

Pour ce qui est de la réception des collages par le public, j’ai trouvé assez peu de sources les compilant. Je vais ici essayer de résumer ce dont témoignent les militant·es et ce que j’ai pu lire dans les différents espaces commentaires (je me suis arrêté au bout de quelques dizaines de messages, je vous rassure). Je passe rapidement sur les critiques faites aux féministes en général (misandres, hystériques, moches et méchantes, desservent-la-cause, pas-tous-les-hommes ; elles se résument très bien à leur combo de misogynie et d’incapacité à penser en terme de système), et sur celles faites au concept de féminicide (meurtre-conjugal, crime-passionnel, pas-tous-les-hommes, et-les-hommes-qu’on-tue-alors, qui-va-donc-penser-aux-pauvres-hommes – et aussi : des-fois-la-femme-elle-l’a-cherché), pour me concentrer sur celles qui touchent aux collages spécifiquement.

Le premier argument des opposant·es est celui de l’illégalité ; on peut assez rapidement s’accorder pour dire que la légalité et la moralité sont loin d’être consubstancielles. Vient avec celui de la civilité : coller c’est salir les murs et imposer une « aggression visuelle » aux passant·es. C’est tout l’intérêt de l’affichage, et c’est particulièrement cohérent avec l’objectif : puisque la société et le gouvernement s’en détournent, parlons-en de manière à ce qu’on ne puisse plus ignorer la question. On peut estimer que que ce but est atteint – autant que faire se peut : l’opinion publique s’empare de la question, même si les solutions proposées par l’État, qui pourtant suivaient plusieurs consultations avec des militant·es, sont loin d’être pertinentes.

Parfois, certain·es invoquent la décence (notamment le fameux « pensons aux enfants ! », qui réveille des souvenirs en ce moment).

Sans surprise, les hommes sont les plus aggressifs, retirant les collages, provoquant ou insultant les militant·es, et la plupart des groupes de collages ont eu des expériences désagréables voire violentes. Mais tous aussi racontent des retours positifs, parfois de la part de femmes concernées par les violences dénoncées, qui les remercient et les soutiennent.

Les colleureuses sont conscient·es de l’illégalité de leur pratique ; toustes sont prévenues des risques encourus et prennent les précautions qui en découlent. Ielles choisissent des murs larges et visibles en évitant les propriétés privées.

Le rapport avec les forces de police est assez ambivalent. Il s’y joue visiblement d’intéressants paradoxes de la misogynie : d’un côté, les interpellations, suivies d’amendes ou de gardes-à-vue sont rares (mais pas inexistantes) ; dans les témoignages, les agent·es semblent généralement plus paternalistes que vraiment violent·es. Les bonnes femmes (les gamines) qui collent leurs petits dessins sur les murs n’inquiètent pas grand monde. Cependant, les militant·es témoignent régulièrement de la rapidité avec laquelle la police peut apparaître sur le lieu de leur collage pour ordonner et superviser leur effacement, comme un exercice pratique qui relève plus de la démonstration que de l’action.

l'usage du numérique

Parce que l’action est illégale, parce qu’elle heurte les sensibilités, les privilèges et les egos, les collages, surtout les plus visibles et les plus engagés, vivent rarement plus de quelques jours avant d’être dégradés ou retirés. Pour contrer l’éphémère, les mouvements de collages s’emparent de l’outil visuel qu’est Instagram pour prérenniser et visibiliser leurs créations. Les réseaux sociaux sont une vitrine : à la fois archive, réclame et mode d’emploi.

Durant le confinement vécu par la France au printemps 2020, alors que les rues sont partout vidées, le collectif Nous Toutes crée l’outil Collage Féminicides Internet ; il reprend la charte graphique iconique des collages papier pour proposer aux internautes d’imposer le slogan de son choix sur la photographie de son choix. En bannière, on y trouve le décompte des féminicides, les noms des victimes, et le numéro gratuit pour les femmes victimes de violences. Les comptes instagram sont des liens de contact pour celleux qui veulent se joindre aux actions.

Pour beaucoup, les collages ont été le début d’un parcours militant, et les réseaux sont un des lieux actuels du militantisme.

pour conclure

Le mouvement des collages utilise l’édition d’affiches et la publication sauvage dans la ville comme des moyens d’action directe. Avec un geste militant, les colleureuses investissent la nuit, font entendre leur parole et celles qui n’ont pas été entendues à temps. L’accès des opprimé·es à la parole, et surtout à la parole publique, est crucial dans l’édition militante. C’est pour cela qu’elle est le point de départ des exemples choisis dans ce travail de recherche. Éditer, publier, c’est aider cette parole à sortir des cercles intimes dans lesquels on enclôt les femmes et les minorités de genre, et construire un public autour d’elle.

retour en haut
Polices de titrage : Almendra et Almendra Display par Ana Sanfelipo
Sol Nis janvier 2020