CORPUS D'ÉTUDE GenderFluid – Bye bye Binary, 16/11/2018, workshop de typographie, organisé à l’erg, hébergé par la bibliothèque RoSa, Bruxelles Restitution PDF consultable en ligne ClubMæd, Guide pratique du Langage Inclusif en Ecole d’Art, 2020 EXTRAITS SONORES ClubMæd, 05/2020, « Émission N°2 », podcast, Radio Innommable, 1h05min30sec, SoundCloud. Roberte La Rousse, 24/02/2018, « A Votée », extrait lu d’une nouvelle d’Asimov traduite en française dans la texte, vidéo, 2min47sec, Viméo. Typhaine D, 23/01/2019, « La Pérille Mortelle de Typhaine D lors de la Nouvelle dictée d’écriture inclusive de Mots-clés », vidéo, 24min01sec, YouTube. LIVRES Isabelle Alfonsi, 2019, Pour une esthétique de l’émancipation. Construire les lignées d’un art queer, Éditions B42, Paris Monique Wittig, 1969, Les Guerrillères, Les Éditions de Minuit, Paris, France Monique Wittig, « La Catégorie de sexe », in La Pensée Straight, première édition française 2001, réédition 2018, Éditions Amsterdam, Paris Monique Wittig, « On ne naît pas femme », ibid Monique Wittig, « À propos des Guérrillères », ibid ARTICLES Eliane Viennot, 12/10/2018, « L’écriture inclusive, une nouveauté ? », blogterrain.hypotheses.org Etudiante illettrée de l’Université Populaire du Sapin, 13/04/2018, « L’écriture inclusive et la typographie », manif-est.info Typhaine D, 06/2019, « La Pérille Mortelle », GLAD! #6, via revue-glad.org Roberte La Rousse, 22/02/2018, « « La bonne usage » : Règle de féminisation de la langue française », robertelarousse.fr
Liste de références à propos de l’écriture inclusive Collectif Bye-Bye Binary sur Instagram : @bye.byebinary Alpheratz, Grammaire du français inclusif, 2018, Editions Vent Solars Site internet d’Alpheratz R. J. Aeschlimann, « Un genre de nouvelle discrimination chromatique », 12/2017, GLAD! #3, via revue-glad.org ENSAD Nancy, mise en ligne le 23/03/2020, « Sofie GAGELMANS (ANRT 2018) - Beneath the surface of dyslexia », vidéo, 32min30sec, Viméo.
Anne Sylvestre, Comment je m'appelle, in Comment je m'appelle, 1977, Anne Sylvestre Mykki Blanco, Wavvy, in Cosmic Angel: The Illuminati Prince/ss, 2017, Studio!K7 Mylène Farmer, Désenchantée, in L'Autre..., 1991, Polydor/Polygram Music Dorian Electra, Man To Man, in Flamboyant, 2018, autoproduit OH MU, Ni femme ni homme, in Le feu, 2017, autoproduit Arca, Nonbinary, in KiCk i, 2020, XL
En travaillant sur ce mémoire, j’ai eu l’occasion de lire l’ouvrage d’Isabelle Alfonsi, Pour une esthétique de l’émancipation, édité par B42. C’était la première fois que je lisais un livre entier rédigé à l’inclusif, avec des points médians, et ça m’a fait l’effet d’une grande bouffée d’air, comme d’ouvrir une fenêtre que je ne savais même pas avoir fermée.
Je vous l’avais annoncé ! Dans cet épisode, on va parler d’écriture inclusive. Je vais évacuer la question de sa légitimité immédiatement puisque ce n’est pas vraiment le débat. Voici ma position : la règle grammaticale du « masculin neutre » est sexiste, la grammaire française est extrêmement binaire, et ne pas être visible dans la langue participe d’une invisibilisation qui profite très directement au patriarcat. Si la question vous intéresse, vous trouverez dans la description de cet épisode des sources qui expliquent ma position là-dessus, notamment le travail de référence de la linguiste Éliane Viennot. Dans tous les cas, il est évident pour moi que c’est un débat idéologique et non linguistique. Ce qui m’intéresse, c’est l’effet qu’elle a sur nos pratiques d’écritures, de typographie et de parole.
Les milieux militants féministes ont reposé la question de cette utilisation. Il leur a semblé, je crois avec raison, qu’il était dommage pour visibiliser la marque du féminin de la mettre entre parenthèses. En découlent les formes actuellement utilisées : le point (suivant.es), le tiret (suivant-es), le point médian (suivant·es). J’ai également vu écrit la marque du féminin en majuscule (suivantEs), comme cela se fait en allemand je crois. On utilise parfois également l’apostrophe comme séparateur (suivant’es), ou l’astérisque pour remplacer le suffixe du genre (suivan*).
Chacune de ces solutions a ses avantages et ses failles. Le point simple est très rapide d’accès sur le clavier mais il rend très difficile la lecture par les logiciels qu’utilisent par exemple les personnes malvoyantes, parce qu’il comprend la séparation du mot comme une fin de phrase. Le tiret est lui aussi présent sur les claviers traditionnels, mais il est utilisé en littérature dans un sens assez proche de celui des parenthèses. Le point médian, lui, a l’avantage de n’avoir aucune utilisation préexistante dans l’écriture de la langue française ; par contre, il absent du clavier.
D’une manière générale, les critiques les plus prégnantes sont celles d’une complexité accrue de la lecture. J’ai déjà cité le problème avec les logiciels de lecture de texte ; il y a aussi celui de la dyslexie, par exemple. Ça me semble bien plus recevable que le péril mortel dans lequel le point médian plonge la langue française et sa calligraphie, ou que la torture visuelle de ses deux pixels de haut.
La quête d’inclusivité ne peut se faire en excluant de fait une partie de la population, parce qu’on décide de ne pas adapter les possibilités de sa récaption. Façonner la société au profit des personnes valides (non-handicapées) relève aussi d’une oppression systémique que l’on appelle le validisme, et contre laquelle il est crucial de lutter. La société est adaptée aux besoins des personnes considérées comme valides. À l’inverse, les personnes en situation de handicap sont laissées en marge. On ne peut pas chercher plus d’inclusivité dans la langue tout en excluant de fait une partie de la population.
Il ne me semble pas pour autant qu’il faille abandonner toute vélléité de dégenrage typographique. Une langue, cela s’apprend ; un logiciel, cela se programme.
Toutefois, je pense que ces solutions sont de l’ordre du rafistolage, de la béquille, autant visuellement que conceptuellement. Qu’on soit bien d’accord, une béquille peut s’adapter et s’utiliser tout une vie, et surtout elle répond à un besoin ; il n’est pas question de retirer la béquille tant que la fracture n’est pas guérie. On peut cependant essayer de penser plus loin que notre clavier. Sur le site militant manif-est.info, une étudiante résume une conférence sur le sujet qui s’est tenue en avril 2018. Elle y présente la possibilité de créer de nouveaux caractères afin d’intégrer l’épicène directement dans la graphie. Il en résulte des dessins qui mêlent par exemple le -i et le -e de ielle, le -t et le -e de cheminot·es, et qui ressemblent à des ligatures existantes, comme le e dans l’o.
Le workshop Genderfluid suit ce chemin et défriche la recherche de formes typographiques. Il s’est déroulé en novembre 2018 dans plusieurs écoles belges de graphisme et d’art. Ses 31 participant·es proposent de nouvelles façons de dégenrer la typographie, avec pour terrain de jeu des textes variés, drôles et/ou militants. Je vous encourage à aller découvrir par vous-même le pdf imprimable qui restitue ce travail parce que je ne peux pas faire honneur ici à toutes les propositions. On fait disparaître la marque du genre, on la remplace par un grand X ou une astérisque. On rassemble les pronoms dans une même phrase ou un même mot. On intègre discrètement une ligature typographique ou au contraire on expose un gros monogramme. Le titre Gender Fluid et son sous-titre Bye Bye Binary prennent tout leur sens : on ne veut pas seulement intégrer le féminin à une langue qu’on a forgée autour d’un « masculin universel », mais on remet en question la classification même des genres. Page 50, on réécrit complètement les mots, on les opère et on invente une grammaire gender neutral, qui s’éloigne de la typographie et de l’étymologie commune. Quelque pages plus loin, cette nouvelle grammaire trouve son application sur un texte extrait des Guérrillères de Monique Wittig.
Ca tombe drôlement bien, parce que j’allais justement parler de Monique Wittig. Si vous vous rappelez bien, j’ai déjà mentionné son nom dans le premier épisode. Monique Wittig est romancière, philosophe et théoricienne. Elle est ausi lesbienne et militante, notamment dans des groupes queer, au sein du MLF mais pas uniquement. C’est genre THE théorienne française du genre et du queer. C’est elle qui dit en 1978 : « les lesbiennes ne sont pas des femmes ».
En 2001 paraît La Pensée Straight, qui rassemble des essais et des conférences. Dans les 3 premiers textes notamment, elle expose l’artificialité des catégories de genre, qu’elle considère comme des faits sociaux structurés pour la domination patriarcale. Pour elle aussi, l’hétérosexualité en tant que modèle de société est un avatar du partriarcat. Si cette sur-simplification à l’arrache vous intéresse ou vous interroge, je vous supplie d’aller lire Wittig.
Dans son roman Les Guerrillères, dont on vient d’écouter un extrait, elle utilise la langue comme matière artistique, comme champ d’expérimentation, lieu d’exploration. Elle veut un texte écrit au féminin, comme un long poème épique qui raconte une société de femmes hors des constructions patricarcales. Et il est publié en 1969. C’est-à-dire quatre ans après la loi sur l’indépendance financière des femmes. C’est-à-dire treize ans AVANT l’abolition de législations discriminatoires qui autorisent par exemple à refuser un toit aux personnes homosexuelles. 1969 !
Monique Wittig, « À propos des Guérrillères », in La Pensée Straight
La typographie inclusive et la rédaction épicène sont des outils limités ; ce sont des béquilles parce que le problème n’est pas dans la graphie mais dans la langue même. Elle propose un système d’expression et donc dans une certaine mesure de pensée genré et binaire. La langue, elle, est genrée et binaire parce que nous sommes régi·es par un système patriarcal – c’est ça qu’il faut changer, in fine. L’usage régit la langue ; tant qu’on pensera binaire, on boîtera sur les lettres. L’écriture est un outil aussi. La graphie, manuelle ou typographique, n’est qu’un code qui exprime la langue. Elle peut être un espace d’exploration tant qu’elle relationne avec la langue telle qu’on la parle. L’important c’est toujours l’usage. Rien n’est figé, ni dans la langue ni ailleurs ; rien n’a de sens que celui qu’on lui donne.
Les exemples d’expérimentation avec le féminin après Wittig ne manquent pas. Chez Roberte La Rousse, Cécile Babiole et Anne Laforêt proposent les règles de bonne usage pour féminiser la langue, « en française dans le texte ». L’autrice, comédienne et metteuse en scène Typhaine D propose en 2017 « La Pérille Mortelle », un conte où la féminine l’emporte sur la masculine :
Je pense qu’il faut aller plus loin que la féminisation de la langue. Après des siècles à apprendre que le masculin l’emporte sur le féminin, c’est normal de passer par un renversement, d’essayer une féminine universelle. Je trouve ça assez créatif, révolutionnaire même, et terriblement amusant. Ça ouvre plein de portes. Mais pour moi, ça ne suffit pas. Il faut sortir de la binarité, sortir des deux genres préétablis qui portent leur traîne de conditionnement social. Je n’ai pas la solution, loin de là – je ne suis même pas sûre qu’il y en ait une. Mais j’ai l’impression que plus on expérimente, plus on invente, plus on multiplie les essais, plus on s’approche d’une sortie.
Je ne suis bien sûr pas læ seule à penser comme ça, on l’a déjà vu avec Bye Bye Binary. L’enseignant·e-chercheureuse Alpheratz, quant à al, développe depuis des années une variété du français inclusif avec une approche linguistique et sémiotique, où la réflexion sur le genre neutre et la non-binarité occupent une grande place.
Écoutez l’intro de la deuxième émission du Club Mæd sur Radio Innommable.
Si vous trouvez que je survole beaucoup de choses dans cet épisode, c’est parce que les podcasts du Club Mæd ont déjà beaucoup approfondi, je vous conseille donc mille fois d’écouter leur énorme travail. Leur premier projet, c’était de démocratiser et de systématiser l’usage de l’inclusif à un niveau institutionnel. Mais au delà, il s’agit de faire de la langue un terrain de jeu. Au sein de leurs ateliers d’écriture, on dégenre et regenre le poème et la prose à tout va. Le passage à l’oral est toujours particulièrement savoureux.
Cette grande fête du langage, ce grand bazar de l’usage me remplit de joie. Réinventons des mots épicènes si besoin ! De fratrie, fraternité on a tiré sororité ; de frère et sœur on a tiré frœur ; quand ça n’a plus suffit à rendre compte de la variété des humain·es, on est retourné·es chez les Grecs ou chez les botanistes et on a ramené adelphe, qui ne porte en français aucune histoire genrée. Et l’on voit son usage se démocratiser à la vitesse de l’éclair dans les milieux militants féministes et queer.
Face au chantier immense de la mise à bas du patriarcat, dans la langue comme ailleurs, il ne faut pas cesser de multiplier les expérimentations. Elles valent beaucoup parce qu’elles sont nombreuses et variées et infinies ; chaque nouvelle idée multiplie la valeur de toutes les autres. On ne sort pas des hiérarchies par un chemin tout tracé et on ne combat pas la binarité pour se limiter en nombre.
Les communautés opprimées investissent régulièrement la langue pour y créer leur propres outils. Bien souvent, elles n’ont pas le choix, car la langue et le vocabulaire ont été utilisé·es par les dominant·es contre elleux. C’est pour ça par exemple que la réappropriation de l’insulte est si présente et si naturelle, quel que soit le groupe visé. Quand je me désigne moi-même comme goudou, je vide le mot de son potentiel insultant, j’enlève à l’autre son pouvoir de me blesser. Ce n’est que parce que je suis directement la cible de cette insulte que je peux faire ce renversement sémantique. Si une personne hétéro m’appelle goudou, même pour rire, c’est avec la bouche de l’oppresseur. C’est aussi pour ça que les concerné·es réinventent des mots pour se désigner. On utilise aujourd’hui plus volontiers le terme transgenre, parce que « transsexuel » est un mot médical qui désignait d’abord le processus de chirgurgie génitale, qui n’est en réalité pas autant au centre de l’expérience trans que l’imaginent les personnes cis. Cependant, il est évident qu’une personne trans peut elle-même choisir de se désigner comme transsexuelle ; c’est par exemple le cas du philosophe queer Paul B. Precidao.
Il me semble que si les militantismes, surtout les plus jeunes militant·es, se concentrent souvent sur les mots, c’est parce que c’est un moyen d’action qui est à notre portée. Chacun·e peut changer sa façon de parler, dans l’espoir de changer sa façon de penser. Corriger les gens sur leur parole, c’est toujours possible. On a l’impression de pouvoir faire quelque chose à cet endroit‑là, alors que les institutions, les lois, le gouvernement nous apparaissent bien plus lointains et indéboulonnables. Cela ne devient un problème que si l’on pense l’écriture ou le vocabulaire comme une fin en soi, alors qu’ils ne font que refléter une réalité sociale. Faire attention aux mots que l’on emploie est important et c’est souvent à notre portée. Mais ça ne doit pas nous éloigner de nos communautés, surtout de nos camarades de galère et de lutte. Et surtout, ça n’est pas suffisant. Écrire inclusif, ça ne sert à rien si ça n’est pas accompagné de mesures concrètes et d’action réelles pour aider, visibiliser, défendre les personnes invisibilisées. Sinon, ça ne sert qu’à se donner bonne image sans se fouler et ça s’appelle de la cosmétique. Ça n’est que du fond de teint sur une plaie.
Au début de l’épisode, je parlais de la respiration que m’avait apporté la lecture d’Alfonsi. Je me suis demandé pourquoi il m’avait fait cet effet-là. Alors d’abord bien sûr parce que c’est un texte passionnant. Mais pourquoi l’écriture inclusive m’a marqué·e ? Je me suis senti pris·e en compte, représenté·e, j’ai senti qu’on s’adressait à moi. Pourtant, beaucoup du contenu que je lis, notamment sur Internet et dans les milieux militants, utilise le point médian ou une autre forme épicène. Je crois que c’est parce que c’est un livre très sérieux, recommandé par mes professeures, emprunté à la bibliothèque de l’école, plein de références et de légitimité. Moi, j’avais toujours pensé que ça ne se faisait pas trop dans les livres très sérieux, et malgré moi, j’aime bien les trucs sérieux, c’est mon passé khagneux qui me rattrape. Je me suis dit : mais en fait, je peux. C’est moi qui décide. J’écris comme je veux, du moment que les autres me comprennent, je dis ce que j’ai à dire avec les mots que je choisis, parce que c’est ma langue aussi, c’est mon lieu de création, d’expérience et de lutte aussi.
Je ne vais pas m’aventurer à justifier ce que j’avance avec des connaissances neurologiques et linguistiques que je n’ai pas ; je vais tout de même me permettre de supposer que la langue forme une part importante de notre mode de pensée, et qu’on nomme les choses pour les aider à exister. L’écriture inclusive ne résout pas les problèmes de sexisme ou de binarité. Beaucoup de textes révolutionnant les questions du genre ont été écrits au masculin neutre. On peut écrire des idées très sexistes avec point médian. En un sens, elle est performative, ce qui n’est pas négatif : elle est d’abord une démonstration, « on a vu qu’il y avait un problème ici, et même si on a pas la solution, soyez certain·es qu’on y travaille ». Elle a aussi le mérite, qui n’est pas des moindres, de refaire de la langue un terrain d’exploration, littéraire, social, militant, elle nous aide à nous la réapproprier. Et puis si l’écriture inclusive fait suer le gouvernement et l’Académie, c’est toujours ça de pris.